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Le festival des histoires vraies ou « Dessiner l’histoire » à Autun-Bibracte

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Les Rendez-vous de Juillet, Festival des histoires vraies 2018

« Dessiner l’histoire », c’est le nom d’une des nombreuses thématiques abordées en juillet au cours du festival des histoires vraies qui a lieu pour la seconde année à Autun dans le cadre des « Rendez-vous de juillet ». Elle interroge le rapport de la bande-dessinée à l’histoire grâce à des rencontres de dessinateurs et scénaristes comme… aller pour vous mettre l’eau à la bouche : Etienne Davodeau, Emmanuel Guibert…

 

 Une histoire dessinée de la France … ça commence bien !

 

 

Premier rendez-vous dès le vendredi au cinéma avec Sylvain Venayre, historien, et Etienne Davodeau, dessinateur-scénariste de «La balade nationale » premier album de « L’histoire dessinée de la France », série prévue en 20 volumes éditée par La revue dessinée (mook présent dans nos collections depuis le début ;) et La Découverte. Il fait bon, la salle est climatisée et le sujet passionnant, c’est parfait !

L’idée de base était de proposer une histoire de France qui parle à tous, différente de celle de Larousse, très didactique, de la dépoussiérer. Alors nos deux compères sont partis faire leur tour de France en repérage afin de délimiter le territoire à traiter, de définir une époque… En effet, la question cruciale était « quand commence l’histoire de France ? » à la conquête de la Gaule par César, à la Révolution française, ou à Lascaux ? (voir le dossier éclairant de Sylvain Venayre en fin d’ouvrage). Quête d’identité donc autant que d’unité de territoire, vaste programme en perspective.

Pour ce  faire les auteurs ont convoqué 5 personnages emblématiques qui transportent le cercueil de Pétain : Jeanne d’Arc, Marie Curie, Molière, Jules Michelet l’historien et Alexandre Dumas, général républicain. Ils vont traverser la France en fourgonnette et de nos jours pour interroger l’origine du récit national, tout ça avec humour bien sûr… Michelet est le narrateur, il indique les grandes lignes de l’histoire de notre pays.

Sylvain Venayre et Etienne Davodeau se sont basés sur ces constats : le récit national débute quand on veut, c’est une décision politique en fait. Il est constitué d’une collection d’images, l’enjeu était de les dessiner. Ils l’ont donc déconstruit pour retrouver l’original.

 

 

 

 

 

 On enchaîne avec « Le photographe » d’Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier, top !

 

 

Autre histoire dans l’Histoire, plus contemporaine, avec « Le photographe ». Véritable livre de photojournalisme, il relate la mission la plus importante qu’ait effectuée Didier Lefèvre au cours de sa carrière : le reportage de 1986 en Afghanistan pour Médecins Sans Frontières.

L’idée de l’album était de faire coexister les deux formes d’expression que sont le dessin et la photographie. Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier voulaient rendre les photos vivantes par le texte, donner à lire et à regarder en même temps, réalisant ainsi l’autobiographie par procuration de Didier Lefèvre, en étroite collaboration avec lui.

Emmanuel Guibert est un conteur exceptionnel. Il aime transmettre et le fait avec talent, il est dans l’empathie avec les gens. Il raconte sa rencontre avec Didier Lefèvre et la naissance du livre.

Voisins puis amis, ils ont échangé régulièrement autour de repas communs sur leurs métiers respectifs. Lorsque DL a raconté sa mission en Afghanistan à Emmanuel Guibert, celui-ci a tout de suite su qu’il en ferait quelque chose, qu’il ne fallait pas que ce témoignage se perde. De plus, seulement six photos avaient été vendues à la presse sur environ 4000 prises pendant la mission. Tout ce matériau inutilisé ne demandait qu’à être mis en valeur comme Didier Lefèvre qui donnait beaucoup de sa personne professionnellement. En Afghanistan, il s’est retrouvé dans une situation extrême, seul en pleine montagne suite au départ de ses compagnons de voyage et il en a réchappé de justesse.

Pour Emmanuel Guibert la relation à l’autre est essentielle, c’est la raison d’être de son métier, « consacrer des livres à des gens qui en valent la peine » je cite et il ne m’en voudra pas je pense.

 

 

 

 « Dessiner le monde » : reportage dessiné ou dessin documentaire ?

Dans XXI, nombreux sont les reportages en bande-dessinée. En janvier 2008, quand ce mook a été lancé, le but était de « rassembler les univers narratifs du réel » dixit Patrick de Saint-Exupéry, co-fondateur de la « revue ». Pour lui le grand reportage en BD était évident tant le journalisme et la BD sont proches. Il cite volontiers les débuts du genre avec le reporter Tintin (« au pays des soviets ») dont la représentation s’est progressivement précisée et documentée, Joe Sacco, Jean-Philippe Stassen, Emmanuel Guibert… tiens-tiens !

Jean-Christophe Ogier orchestre ! en journaliste spécialiste de la BD, il organise chaque année depuis 1994 le Prix France Info de la bande dessinée d'actualité et de reportage.

L’autre invitée est Amélie Mougey, rédactrice en chef du mook « La revue dessinée » qui traite les sujets d’actualité en bande-dessinée, le dessin devient documentaire. Kif-kif avec XXI direz-vous ! C’est pas faux car leur point commun est d’aller sur place pour réaliser leurs enquêtes, c’est même la raison d’être du métier de reporter. Lapalissade, mais il est bon de le rappeler à l’ère du commentaire de commentaire…

Pourtant pour Amélie Mougey, l’œil du dessinateur sur le terrain n’est pas le même que celui du journaliste, le texte dialogue avec le dessin. Il peut être compliqué d’incarner un sujet difficile (les EPR…), là les archives et la documentation viennent compléter l’enquête.

Question de J-C Ogier : « Est-ce que la BD de reportage peut dire des choses que d’autres médias ne peuvent pas dire ? »

 Clairement oui, des sujets comme le génocide rwandais (« Deogratias » ou « L’Inavouable ») ne peuvent être traités qu’en récit graphique, en raison de la violence des images. Autre exemple cité, celui de la prostitution où le dessin respecte les personnes, la notion de pudeur intervient dans un sujet sensible ou grave. De plus le  dessin bénéficie d’un capital sympathie auprès des lecteurs et même des personnes dont il est question dans le reportage. Le dessin permet une distanciation, il prend du temps, c’est un journalisme à rythme lent (Hippolyte).

 

Quelle est la part de fiction ?

A la Revue dessinée le contrat avec les auteurs est très clair, il y a une barrière nette entre la fiction et le réel. La fiction n’a pas sa place dans les reportages. Elle peut être utilisée uniquement dans le cas d’une métaphore pour dire une réalité. La métaphore joue avec la culture iconographique du lecteur, avec son imaginaire ; c’est un clin d’œil à ses images de représentation (Philippe Squarzoni).

Chez XXI la seule fois où un auteur a utilisé un personnage fictif, c’était pour dresser le cadre (Cuba, père et fils. Par Jacques et Pierre Ferrandez- XXI n°2).

Le cadre justement, est-il neutre ?

Bien sûr que non ! Chaque auteur a sa propre sensibilité et son propre mode narratif, comme en photo. Il restitue au plus juste mais certains détails sont mis en valeur, c’est sa signature. Amélie Mougey confirme les propos de P. de Saint-Exupéry « chaque auteur a son style et traite un type de reportage »

Faire image avec des abstractions, des concepts : pas simple. Dans ce cas le choix des auteurs est primordial et le mariage journaliste / auteur BD acquiert toute son importance. Quelquefois le binôme n’est pas nécessaire car certain ont à la fois la plume et le dessin.

Sur la nécessité d’incarner des personnages et l’autoreprésentation des auteurs :

AM et PSE sont d’accord là aussi : le récit même réel est avant tout une histoire, celle de quelqu’un. Quand les auteurs se représentent eux-mêmes cela permet de situer d’où ils parlent, de dire « c’est notre vision que l’on vous livre". Cette technique est utilisée seulement en cas de nécessité. Les auteurs ne sont pas les pivots de l’histoire, ils doivent laisser la place à la problématique traitée.

Brièvement, LA question que beaucoup se posent : peut-on tout aborder en BD ?

AM : « on ne s’interdit rien ». On cherche le meilleur moyen de traiter le sujet, une narration où texte et dessins se répondent. Le dessin doit amener quelque chose, être un plus. Pour Patrick de Saint Exupéry l’important  c’est le temps. Il sert de balise pour traiter des sujets durables, c’est la proposition d’un pas de côté pour prendre le temps de réfléchir.

…….. Il faut bien arrêter car justement le temps de l’intervention est dépassé.

Pour info, La Revue dessinée publie également « Topo » pour les ados avec la volonté de traiter de sujets graves de façon ludique et drôle.

 

 Un merci particulier à Emmanuel Guibert pour « Autour d’Alan »

C’est avec émotion que je me remémore cette rencontre avec Emmanuel Guibert pour la présentation de son travail sur Alan Ingram Cope, un ancien GI envoyé en France en 1945. Croisé « par hasard » à l’île de Ré en  1994 pendant ses vacances, il ne va plus pouvoir s’en défaire. L’homme est tellement intéressant qu’il décide de lui consacrer une biographie, elle l’occupe depuis plus de vingt ans, c’est dire... Elle va être publiée de 2000 à 2008 par L’Association sous la forme d’une trilogie : « La guerre d’Alan », éditée aujourd’hui en intégrale.

EG commence par chanter un petit air « comme en chantait Alan qui adorait ça, chanter ». Sa voix ne tremble pas, c’est inhabituel, surprenant, agréable. Puis il déroule son histoire avec Alan, évoque sa mémoire, nous fait entendre sa voix car il l’a enregistrée pendant des années. Il dit ses recherches après sa mort en 1999, les « coïncidences » qui le ramènent toujours à son ami… Nostalgie, humanité surtout, volonté de partager les moments passés avec son ami, en toute convivialité. Car dit-il « quand on est bien avec quelqu’un le temps n’existe plus, la montre est oubliée ».

Depuis, bien des événements ont découlé du travail d’Emmanuel Guibert car il a su toucher le public par la simplicité de l’histoire d’Alan, loin des grands faits héroïques de la seconde guerre mondiale. Témoignage capital pour connaître la vie de milliers de soldats américains débarqués sur nos côtes à la fin du conflit, Emmanuel Guibert s’est intéressé également à l’enfance d’Alan et à son adolescence, se livrant à une véritable enquête.

Fin de la présentation, tout le monde est chaviré, submergé d’émotion par les photos, la voix d’Alan, son charisme et le talent d’Emmanuel Guibert à le restituer. Je n’ai qu’une chose à dire Bravo, respect et merci !

Voici quelques façons de « Dessiner l’histoire » pour reprendre le titre de la thématique…. cette dernière est la façon la plus incarnée et peut-être la plus touchante.